Elle avait la peau aussi sombre que celle de son fils aimé. Son amour pour lui était doublé de celui qu’elle n’avait pu donner à sa fille morte née quelques années plus tôt. Le jour, elle aidait l’homme, lui portant l’eau dont il avait besoin à sa tâche. Elle était d’une grande valeur, car elle possédait le savoir suprême, celui de trouver l’eau. Les déserts de Stygia ne pardonnent pas à ceux qui ne savent pas trouver le précieux liquide. La nuit, l’homme l’aimait de ses caresses. Le fils était l’enfant heureux, vif et curieux. Il aimait voir son père penché sur l’établi, préparer ses potions et ses onguents, préparer le corps des morts pour le passage de l’autre côté. Lorsqu’il ne regardait pas son père travailler, lorsqu’il ne jouait pas avec sa mère, l’enfant était un explorateur. Il était déjà allé jusqu’à l’autre oasis, celle qui est vraiment loin. La première fois avec sa mère. L’enfant était malin, et tous ses sens mémorisaient le trajet pour y retourner, plus tard.
Une dizaine de dromadaires menés par une troupe d’hommes commençaient la lente traversée des sables. A leurs ceintures pendaient de larges lames recourbées. De lourds habits teintés d’un bleu profond recouvraient totalement leurs corps. Finement pliés et noués, les vêtements protégeaient efficacement des brûlures du soleil sans entraver les mouvements. Seule une partie des visages était visible, laissant apparaitre des yeux aux couleurs profondes, et une peau noire comme un ciel sans lune. Attachés sur les montures, des petites cages en bois pendaient et craquaient. Un adulte ne pouvait certainement pas entrer dans l’une de ces cages. Elles n’était pas non plus adaptées au transport des animaux. Elles étaient en revanche parfaites pour y placer des enfants, pour les mener d’une ville à une autre et les y vendre.
Depuis plusieurs semaines, celui qui n’était plus Cafard errait au hasard, volant la nourriture pour survivre, se cachant pour dormir. Parfois il était pris. D’autres fois, chassé des villages. Aujourd’hui ses peines étaient grandes. La faim lui brûlait les entrailles et voilait sa vue. Sa peau couverte de cicatrices n’était protégée que par des morceaux de tissus déchirés, liés entre eux par de vieilles tiges végétales. Son corps supportait difficilement son propre poids. Il marchait tout droit. Un pied devant l’autre. C’est tout ce qui comptait. Perdu au milieu des dunes, il n’espérait plus rien. Il avancerait jusqu’à ce qu’il tombe, puis il deviendrait un petit cadavre que les vents cacheraient rapidement d’une couverture de sable. Il essuya une goutte de sueur qui perlait à son sourcil. Peut-être la dernière goutte d’eau de son corps. Il leva la tête une dernière fois, machinalement, et vit un charognard planer dans le ciel. Pour lui ? Pourtant… Non… Il était un plus loin. Il fit quelques pas et chuta au bas de la dune. Il cligna des yeux. Deux fois. Une forte odeur lui donna la nausée, mais il n’avait rien à rendre. Juste à côté de lui, un corps. Un homme. Immobile. Mort. Il s’approcha encore, plus par instinct que par volonté. Il toucha les chairs putréfiées. De la viande. Il secoua la tête, ne voulant pas continuer sur sa pensée naissante. De la viande. Ses entrailles hurlaient à ses oreilles. Il secoua la tête encore, mais au lieu de reculer, il se pencha au dessus du cadavre.
Le fils à la peau sombre jouait avec le soleil. Il était seul en ces lieux, mais il savait quoi faire. Une large feuille d’un de ces arbres qui poussent autour de l’oasis lui servait de parasol. Il avait percé quelques trous dedans, et il s’amusait à regarder les rayons lumineux passer au travers. Puis il eut soif et plongea sa tête toute entière dans l’eau tiède. Il retint sa respiration aussi longtemps qu’il le put, il aimait cette sensation. Il se sentait si bien ! Il vivrait toute son existence dans ce désert, avec son père, sa mère, le sable et les oasis ! Encore quelques secondes et il sortirait la tête de l’eau. Encore quelques secondes, et… Soudain il fut pris de panique. Une lourde couverture de laine tomba sur son corps, et quelque chose de puissant le souleva de terre avant de le jeter contre quelque chose de dur. Il entendit quelques cris graves. Il se tordait dans tous les sens pour retirer la couverture de son corps. Lorsqu’il y parvint, il découvrit qu’il était enfermé dans une cage en bois, et que cette cage était attachée sur le dos d’un dromadaire. Un homme au visage plus noir encore que celui de son père lui donna un coup de bâton et lui cria quelque chose dans une langue qu’il ne comprenait pas. L’enfant s’assit dans un coin de la cage, et regarda autour de lui. Il n’était pas seul. D’autres dromadaires et d’autres hommes et d’autres cages et d’autres enfants ! Il cria, il voulait savoir qui ils étaient, où ils allaient, ce qu’ils lui voulaient. Les autres enfants ne disaient rien, blotti dans leur cage, parfois seul et jusqu’à trois entassés dans la même prison. Pour toute réponse, il reçu un autre coup de bâton.
Plusieurs jours passèrent, et l’enfant à la peau sombre n’avait toujours aucune réponse. Il pensait qu’il ne reverrait plus jamais sa mère, son père, son oasis. On lui avait donné à manger deux fois seulement, et à boire une fois par jour. Il se sentait faible et désemparé. La caravane avançait de nuit comme de jour, et il devait être bien loin de chez lui à présent. Engourdit, il restait là, assit, à attendre qu’il ne se passe rien. Et puis ce jour-là, il se passa quelque chose. Les hommes crièrent et se disputèrent. Il ne comprenait pas les mots, mais il comprenait que les hommes n’étaient pas d’accord et que certains avaient peur. Mais peur de quoi, il ne saurait le dire. La caravane s’arrêta. On plaça les dromadaires en cercle, et dans la manoeuvre, l’enfant vit le sujet de la discorde. Au loin, on pouvait distinguer un petit corps à la peau brunit par le soleil, mais claire. Le petit corps bougeait frénétiquement et ne semblait pas avoir remarqué la caravane. L’enfant à la peau sombre pensa d’abord à une sorte d’animal, mais en regardant mieux, il put voir que c’était… un enfant !? De sa cage il ne voyait pas bien, mais il aurait juré que l’autre enfant était en train de manger le cadavre d’un homme. L’idée même de la scène le rendit mal à l’aise, et il comprenait alors l’état des hommes de la caravane. Deux d’entre eux prirent place sur des dromadaires, et c’est au galop qu’ils s’approchèrent du petit charognard, qui continuait manifestement son repas sans se soucier de ceux qui approchaient. L’enfant à la peau sombre assista alors à une scène qui devait être similaire à celle qu’il avait vécu. On envoya une lourde couverture sur le petit corps frénétique, puis on le transporta dans une cage. Cependant, cet enfant-là ne réagissait à rien. Il ne pleurait pas. Il ne se débattait pas. Il ne tentait pas de retirer la couverture, ni de sortir de la cage. Les hommes se criaient dessus, faisant de grands gestes en direction de leur nouvelle capture. Certains semblaient le maudire, d’autres voulaient le frapper ou le laisser mourir dans le désert. Un homme s’approcha alors de la cage, mâchoire serrée et lame au poing, probablement dans l’idée de tuer l’enfant maudit. Il leva le bras. Se fut son dernier geste. Sa tête roula sur le sol, et le sable prit une teinte rousse. Celui qui semblait être le chef de la caravane venait de prendre la décision pour tout le groupe. En voyant l’enfant à la peau sombre regarder fixement la scène, le chef s’approcha de la cage et l’ouvrit. D’un même mouvement, il attrapa le gamin et le jeta en ricanant. Dans l’autre cage. La cage avec l’enfant maudit.
Trois jours de plus sans manger. Le dernier peut-être. A l’horizon, on pouvait distinguer une petite ville. Les enfants allaient être vendu, ou tués, ou abandonnés. Il ne le savait pas vraiment, mais il était trop faible pour se révolter. Hier il avait essayé de parler avec son compagnon d’infortune. Il voulait échanger un mot, une parole qui aurait pu le réconforter. Il avait donné son nom à l’enfant maudit. Sakkarah. Dans un hoquet étrange, l’enfant maudit avait semble-t-il répéter. Aac’. Sakkarah avait recommencer encore, cette fois en posant une main sur sa poitrine et en articulant lentement. Sa-kka-rah. L’autre avait répéter la même syllabe. Aac’. C’était peut-être son nom. Un drôle de nom, mais après tout, qu’est ce qui était normal chez cet enfant ? Il prononça le nom. Aac’. L’autre sourit et dévoila une rangée de petites dents sales et abimées, soutenues par un regard à glacer le sang, à la fois intense et profond, mais terriblement vide, comme voilé par une brume. Sakkarah pensa aux momies de son père, et il frissonna. Aac’ était d’une maigreur affolante, à se demander comment il était encore vivant. Il ne bougeait pas, ni lorsqu’une mouche venait lui sucer le sang, ni lorsqu’un homme venait le frapper en riant. L’enfant à la peau sombre voulu s’interposer une fois entre l’homme et son étonnant compagnon. Il lui en couta une vilaine gifle qui l’envoya contre les barreaux et lui gonfla la joue. Il était attirer par l’enfant maudit, il voulait percer son secret, le faire parler. Etre son ami ? L’autre nuit, Aac’ le réveilla et lui tendit un rat mort et puant. Sakkarah ne su quoi dire, et il ne dit rien. Aac’ insista en tendant le rat à nouveau. Devant l’absence de réaction de l’enfant, Aac’ haussa les épaules et croqua goulument dans la chair de l’animal, puis le proposa de nouveau à son compagnon. Ce dernier secoua la tête rapidement, une grimace figée sur son visage. L’enfant maudit continua seul et en silence son repas. Au matin, il ne restait rien de ce festin. Il avait du jeter les restes dans le sable, évitant ainsi de se faire prendre par les hommes du convoi. Tout ce qu’ils virent alors est un enfant à moitié fou, du sang sur le visage et les bras. Ce matin-là, ils ne battirent pas Aac’ comme ils en avaient pris l’habitude.
La ville n’était pas bien grande, mais elle rassemblait une importante population, sans doute venue ici pour le grand événement : la foire aux esclaves. Des gens criaient dans toutes les langues possibles, ils se bousculaient, se saluaient, se battaient parfois. Des femmes presque nues attendaient dans les bras d’hommes gras et laids, qui les touchaient, les embrassaient, les léchaient. Elles ne disaient rien, laissant seulement échapper un soupir de plaisir forcé de temps en temps. Un horrible bonhomme voulu glisser une main entre les jambes d’une de ces femmes, qui se leva en poussant un petit cri. Furieux, l’horrible bonhomme se saisit de sa canne et frappa la femme au visage, une fois, deux fois, dix fois, jusqu’à ce qu’elle ne bougea plus. Puis il marcha sur le corps inerte et agrippa une autre femme pour l’attirer jusqu’à lui. Il glissa sa main sur ses cuisses tout en lui léchant le visage. La femme pétrifiée ne fit pas un mouvement et laissa faire. Il la força à mettre une main sous sa tunique, et Sakkarah ne voulu pas voir la suite. Cet endroit était répugnant.
Les enfants étaient toujours en cage, mais cette fois-ci, transportés par des porteurs à pied, qui avaient bien du mal à passer entre tous ces gens. On les amenait sur une estrade surélevée, de manière à être bien en vue de la foule. Là, un crieur annonça le début des enchères, et c’est dans la cohue que les prix montèrent. Sakkarah se demandait qui pouvait bien vouloir d’un enfant comme esclave. Trop petit, trop fragile, un enfant de son âge n’était bon à rien aux champs, ni aux travaux de force. Pour le ménage ? Il s’imagina alors passer le restant de ses jours à laver, à balayer, à récurer. Une pensée terrifiante vint à son esprit : et si c’était pour… pour les plaisirs de la chair ? Il se mit à espérer de tout son être qu’il avait trop d’imagination. Un coup d’oeil sur son compagnon le conforta dans l’idée que Aac’ était fou. Il ne bougeait pas. Rien. Il n’avait pas peur. Il n’était même pas là. Son corps oui, mais visiblement, son esprit était totalement absent. Aac’, des yeux grands ouverts qu’ils ne clignaient pas, souriait béatement. Sakkarah se sentait en peine pour ce garçon qui devait avoir à peu prêt son âge. Il n’avait sans doute pas idée du plaisir à courir dans le sable de Stygia, à jouer avec sa mère, à regarder travailler son père, à explorer les oasis… Une larme coula sur la joue de Sakkarah. Il ne savait pas si c’était pour Aac’ ou pour tout ce qu’il avait perdu lors de cet enlèvement. Peut-être Aac’ était-il plus heureux en ignorant tous les plaisirs de l’enfance.
Une secousse sur la cage fit reprendre ses esprits à Sakkarah. Il n’avait pas suivi la vente, mais visiblement, quelqu’un les avait acheté. Quatre inconnus s’approchèrent de la cage et passèrent de lourds mâts de bois dans les barreaux, puis ils soulevèrent l’ensemble sans un mot avant de quitter l’estrade. Où allaient-ils ? Aucune idée, mais bien des craintes se développaient dans l’esprit de l’enfant à la peau sombre. En quelques minutes, ils étaient hors de la ville, des odeurs, du bruit. Un homme, un noble surement car il était bien habillé, attendait sur un chameau, et c’est vers lui que les porteurs se dirigeaient. Ils n’échangèrent pas de parole avec le noble, et savaient ce qu’ils devaient faire. La cage fut fixée sur la selle, et une bourse de pièces tomba au sol pour récompenser les porteurs, qui se retirèrent sans un mot. Une fois seul, l’homme ne se retourna pas pour voir les enfants, mais dit d’une voix grasse : “désormais je suis votre père, et vous m’appellerez Seigneur. Répondez “oui Seigneur” si vous ne voulez pas qu’il vous arrive malheur”. Sakkarah hésita un instant, puis répondit “oui Seigneur”. Aac’ ne dit rien, même lorsque Sakkarah le bouscula un peu pour l’inciter à répondre. Le Seigneur ne se tourna pas, et fit avancer la monture. “Nous réglerons cela au manoir, dans quatre jours”.
Le Seigneur toussait de temps en temps jusqu’à devenir tout rouge, et il crachait un liquide visqueux. Il ne frappait pas les enfants, et leur donnait à boire et à manger deux fois par jour. Il ne disait rien, mais lançait quelques regards mauvais en direction de la cage. Sakkarah craignait le pire pour Aac’, car il n’avait pas répondu au Seigneur, et son comportement était troublant. Il buvait et mangeait, mais il avait toujours ce sourire béat au visage et ne parlait pas. Et ses yeux…
Au troisième jour, le Seigneur fut pris d’une crise de toux interminable. Il devint rouge écarlate et cracha à plusieurs reprises, d’abord un liquide visqueux, puis du sang. Après un instant qui paru une éternité, il ne toussa plus. Sakkarah voyait le Seigneur penché en avant, immobile. Le chameau avançait toujours au même rythme, et à chaque pas, le Seigneur glissait un peu plus sans se relever. Puis il tomba au sol. Et le chameau s’arrêta. L’enfant à la peau sombre se colla contre les barreaux de bois pour mieux voir. “Monsieur ?”. “Seigneur ?”. “Hého ?”. Pas de réponse. Il s’assit, et se faisant, il sentit la cage basculer légèrement. A ce moment là, Aac’ sauta soudainement de toute ses maigres forces contre les barreaux, jetant son dos pour amortir un peu l’impact. Il se blessa, et se mit à saigner. Il recommença à frapper la cage avec son corps, un coup à droite, un coup à gauche, de plus en plus fort. Sakkarah ne savait pas quoi faire, il essaya de calmer Aac’ mais ses paroles n’eurent aucun effet. Le dos, les épaules, les bras, le visage de l’enfant maudit étaient en sang. Il était frénétique et il brisa son mutisme en criant comme jamais Sakkarah n’avait entendu crier. Sous les coups répétés, la cage commençait à glisser. L’enfant à la peau sombre comprit alors ce que voulait faire l’enfant maudit. Il passa une couverture sur son dos pour se protéger, et accompagna Aac’ dans sa danse folle. A eux deux, ils firent chuter la cage qui se brisa en tomba au sol. Le chameau restait impassible, ruminant et poussant vaguement quelques sons roques.
A terre, Aac’ se calma totalement en un instant. Un bref moment, Sakkarah cru qu’il le regardait, mais le regard de l’enfant maudit lui échappa de nouveau. Le sol était de terre durcies par une pluie absente, et Sakkarah connaissait assez bien cet environnement. Laissant Aac’ dans ses pensées, il alla prendre un coutelas sur le corps du Seigneur, et s’approcha doucement du chameau et monta sur son cou. D’un geste aussi vif que précis, il lui trancha la gorge. Il avait vu faire son père une fois. Pour survivre dans un désert sans eau, ils avaient sacrifier une monture pour en boire le sang. Ils avaient eu alors assez de force pour rejoindre le village à pieds. Fier de lui, Sakkarah appela Aac’, qui ne bougea pas. Il était occupé à dessiner quelque chose dans la terre avec un bout de bois. L’enfant à la peau sombre essaya d’expliquer à l’enfant maudit qu’il fallait partir, et que leur destin était dans le désert. Avec un peu de chance et du courage, il pourrait même retrouver son village, son père, et sa mère. Peut-être même que Aac’ pourrait vivre là-bas, et découvrir les oasis ? Mais Aac’ ne répondit pas. Il dessinait. Sakkarah le bouscula un peu pour attirer son attention, en vain. Il resta là une partie de la journée, à regarder Aac’ faire ses dessins qui ne signifiaient rien pour lui. Une statue, un visage de fille, une lune… A regret, Sakkarah se leva en fin de journée, dit au revoir à Aac’, qui ne répondit pas, et commença sa marche vers le désert.