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Jouer avec la vie. N’est-ce pas une phrase terrifiante ? Un jouet, n’est-ce pas quelque chose que l’on manipule, que l’on prend, que l’on utilise et que l’on jette à volonté ? Une vie, aussi douloureuse et ennuyante soit-elle, n’est-elle pas la seule dont on dispose ? Trop de questions, trop de philosophie et pas assez d’actes. Je reprends ma vie en main, et j’emporte au passage celles des autres. Je ne suis pas un tueur, un meurtrier, un assassin, quelque soit le mot, peu importe. J’ai tué, déjà. Pourtant, je n’ai pas les capacités physiques, l’entrainement, les ressources nécessaires pour prendre des vies au delà de l’exception. J’ai mieux. Une personne morte ne ressent plus rien, ne sert plus à rien et n’est plus qu’un vide dans l’existence d’une autre personne encore vivante. J’emporte la vie des autres avec moi, mais ne la leurs retire pas. Duplication. Je sens déjà mon sang bouillir d’excitation à cette idée horrible. Quel pire cauchemar que de se retrouver face à soi-même, un double, pour finalement ne plus savoir lequel est l’original ? Les créatures supposées intelligentes, dont je fais malgré moi partie, sont toutes narcissiques. Tout le monde s’idéalise. Mais si un jour vous aviez en face de vous, vous-même ? Quelle insoutenable vérité à affronter… Le travaille est colossal, mais n’est rien face à ma haine du vivant. Je pourrais bien cesser de vivre, mais je n’arrêterai pas la Vie. C’est donc une option à écarter. J’ai gardé quelques contacts de mes anciens réseaux, des ingénieurs capables de construire les plus oniriques des machines. Je vais aussi avoir besoin de cobayes pour expérimenter les techniques avant d’appliquer le projet à plus grande échelle. Recueillir de l’A.D.N. est facile, le traiter, l’interpréter, le comprendre et le reformer l’est déjà moins. J’y arriverais pourtant, chacun devant bien trouver de quoi occuper son existence. J’ai trouvé une nouvelle voie pour la mienne. J’ai une tâche à accomplir avant de retourner poussière vers les étoiles. Dupliquer le vivant. Non par amour mais par haine. Confronter la vie à la vie jusqu’à son asphyxie totale. Du fond du coeur.

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Des amis qui disparaissent, des villes qui s’effritent, des confiances trahies, des ennemis qui changent de camps, des secrets libérés, des certitudes qui s’effondrent, des trafiques en tout genre, des combats clandestins, des complots politiques, des voyages interstellaires, des attaques de pillards… Et au milieu de tout ça, une vie à construire. Si c’était celle d’un autre, tout irait pour le mieux, mais il s’agit de la mienne. J’ai bien tenté de me ranger, de développer ma sensibilité aux belles choses pour échanger les coups de poings contre des notes de musique… J’suis même allé jusqu’à passer un concours devant un jury pour officialiser tout ça. Belle bande d’enfoirés ceux-là. J’ai du potentiel mais j’y mets pas du coeur. Avec de l’entrainement, je peux y arriver. Au revoir. A l’année prochaine. Soyez persévérant. J’ai été très persévérant. J’ai traqué chacun d’eux pendant des semaines avant de crever leur peau avec mon vieux couteau. J’avais une vie à construire.

La vie ne fait pas de cadeau ? Je ne vais pas lui en faire non plus à cette salope.

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C’était un joli feu d’artifice.

Y’a pas beaucoup de distraction depuis qu’on est tous là à s’faire ouvrir l’bide par l’Engeance. Il arrive qu’les chefs, ceux qui restent derrière un bureau à hurler des ordres à des pauv’ types qui crèvent dans la boue, pour entretenir le moral des troupes, distribuent d’quoi festoyer. Nous, on prend, ça permet d’picoler un peu à l’oeil, d’matter les donzelles et d’penser à autre chose qu’à la mort pendant un p’tit moment. Y’a une ancienne expression qui dit qu’il faut profiter du poisson du jour présent, un truc comme ça. Moi j’aime pas les fruits d’la mer depuis qu’j'ai rencontré les homards de l’espace, mais j’aime bien le jour présent, y’a du steak. C’est d’la viande de phacochère local, ça s’laisse manger. C’qu’est bien avec le steak, c’est l’barbecue. Ca fait ne grosse fumée qui sent la graisse, et ça attirer tous les charognards des environs. Habituellement ils ne s’approchent pas trop des champs de force, mais qui peut résister à un steak… Du coup, c’est doublement la fête. On s’met sur les remparts d’surveillance, l’fusil à l’épaule, et y’a des rabatteurs qui s’chargent de faire partir la fumée vers là où qu’on est. L’gibier tarde pas à arriver.

Maitre chasseur, sur un rempart perché,
Tenait en son gant un bon steak.
Maitre gibier, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
“Grrr !”.
Maitre chasseur, d’un signe codifié,
Donna le signal aux autres mecs.
Le gibier surpris fut sous les filets.
Un seul cri retentit, “Poutrage !”.

C’est là qu’ça a dégénéré. Y’a eu un gros flash dans l’ciel quand j’ai aligné l’gibier, et Pola s’est enraillée. L’champs d’force venait tout juste d’arrêter de grésiller, ce qui n’est jamais une bonne chose. Rien à faire, on venait de se prendre une attaque IEM, et tout l’éléctronique était hors service pour plusieurs minutes. Du haut de mon perchoir, j’étais bien placé pour voir arriver les vaisseaux noirs et rouges. Ils ont débarqué en pleine fête, ça m’a carrément foutu les nerfs. Personne n’était préparé, la plupart des soldats n’étant même pas armurés, ni armés. D’là haut, j’ai vite compris qu’on était mort. J’ai sauté sur l’toit d’la cantine, manquant d’me péter les os, et j’me suis planqué derrière un grand panneau en acier. Fallait que Pola se réveille, et les micromecas réagissent aux impulsions qu’je donnais, sans quoi ça allait mal finir. J’suis resté planqué un moment, et j’pensais à ces idiots en bas qui écoutaient les ordres du gros chef. Défendez la base, résistez, gniagnia… J’rémuse ça par “mourrez”. J’suis resté planqué assez longtemps pour entendre gueuler les potes en bas, entendre les tripes qui tombent dans les flaques se sang, les os se briser sous les poings des Khaels, les chairs se déchirer sous les crocs des hurleurs. Puis ce fût le silence. Pas un seul soldat survivant. Silence. Deux secondes, pas plus. Pola venait tout juste de se réveiller, et les micromecas vibraient sous mes impulsions.

J’suis sorti d’mon trou et j’ai fait mon boulot. C’était un joli feu d’artificier.

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J’suis pas un tueur, faut pas déconner.

J’commence à m’faire un nom dans la section, j’reçois du courrier pour m’féliciter, pour m’encourager à continuer. Ca m’fait marrer tout ces mots collés dans mon armoire au vestiaire, comme si j’étais l’mec l’plus important au monde. J’veux dire, ce journal, c’est un torchon. J’sais moitié par écrire, j’le fait que d’temps en temps, l’soir avant d’me coucher, les soirs où j’me couche. Pour sûr qu’des fois j’préfère passer la nuit avec une donzelle, et ça m’prend du temps, les donzelles. Puis j’écris pas pour l’plaisir, j’veux dire, j’fais pas ça pour la gloire ni la célébritié, mais hé ! A part cramer du homard j’sais faire quoi d’autre ? Que dalle. Alors j’laisse une trace. Sûrement un reste de faux espoir, un vieux sentiment d’immortalité, ou un complexe d’égocentrisme. C’est un pote qui lit beaucoup qui m’l'a dit. Moi j’lis pas, j’ai pas l’temps.

J’ai pas l’temps. Faut que j’nettoie mon pola’ qu’a surchauffé à cause d’un vieux baveux. Ces saloperies crachent presque de l’acide et mon pola’ l’aime pas ça. Il leur rend bien, et les boules de grasses verdâtres, quand elles explosent, j’sais pas si elles pensent à un truc, mais si elles pensent, elles doivent regretter d’être là. Si j’nettoie pas mon pola’ faut qu’je l’utilise. Bah oué, si non à quoi ça sert que j’le nettoie ? Alors je sors, j’prends mon sac et j’y fourgue tout un tas de munitions et presque pas d’vivres. C’est simple, si j’rentre pas c’est que j’suis mort, pas besoin de vivres dans ce cas. Souvent j’suis tout seul, y’a d’moins en moins soldats valides qui trainent, et tous mes potes sont crevés. J’ai plus d’potes, et les sales gueules de homards n’arrêtent pas d’attaquer. Des fois y sont vachement nombreux, et j’me cache dans un trou en attendant que ça s’tasse. Des fois y’a pas de trou alors j’prends mon bardas et j’me casse aussi vite que possible. Mais quand j’ai trop bu, ou quand j’suis inconscient du danger, c’qui arrive aussi faut qu’je l’dise, je fonce dans l’tas et je les crame tous. Et quand j’ai fini, bah j’suis tout seul. Reste mon pola’. Et c’torchon d’journal…

Là j’suis assis au fond d’un trou. J’avais cramé tous les homards d’la zone, alors comme j’méritais un peu de repos, j’me suis allongé un moment contre un arbre. C’est quand il a cassé net en deux et que j’ai reçu les branches sur le coin de la tronche que j’me suis réveillé. D’habitude j’entends v’nir, mais là non, trop crevé sûrement. A être trop crevé j’vais finir par crever justement. Ils ont débarqué en nombre pour reprendre la zone, y’a même ses espèces de gros singes là, ils tapent un peu partout, z’ont pas l’air jouasse. J’vois des p’tits bonshommes aussi qui courent partout. Ceux-là, au début on s’méfie pas, puis quand on les connais on fait gaffe. Ils ont d’bons yeux et ils tirent de loin, mais quand on s’approche, un bon coup d’crosse sur la caboche et ils bronchent plus. J’entends des sifflements. C’est bon signe, sauf si ça me tombe dessus. C’est l’artillerie de l’AFS. Ils ont dû capter mon signal radio finalement. Faut qu’j'range mon torchon, j’vais reparler à Pola’.

J’suis pas un tueur, faut pas déconner. J’suis juste un survivant.