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2000

Plume - Perdu notre mort

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De l’Homme tel que la vie le connaissait, il ne reste rien. Les cadavres s’en sont allés, leurs caissons pulvérisés pour un cimetière invisible. La confiance éclatante se lisait sur le visage de l’Homme. La confiance partie, la terreur déforma alors les yeux, les lèvres. Le soleil n’éclaira plus aucun sourire. L’enfant disparu. La femme ne jouait plus son rôle. Elle ne le pouvait plus. L’Homme venait de se dissoudre dans les méandres de son temps. Elle lui dit : « Non ! Attends ! Patiente ! ». Il soupira : « Nous n’avons plus le temps ». Car du temps, il n’y en avait plus. Un matin, les horloges du monde ne tiquèrent plus. Alors l’Homme se posa les questions nécessaires. « Pourquoi ? », « Comment ? », « Qui ? ». Et l’Homme interrogea la terre, et sonda l’océan. Et l’Homme arracha la forêt, et assécha la rivière. Il fit même la chasse aux nuages. Rien. Il tourna son œil vers le ciel, vers le sol, puis passa son œil sur le télescope, sur le microscope. Rien. Il alla clamer son ignorance. Les journaux, les radios, les télévisions, les livres, les écrans des cinémas. Rien. Les églises, les mosquées, les temples, les grottes, les images, les textes. Rien. « Pourquoi ? » « Comment ? » « Qui ? ». Rien. Le matin s’était installé. Jamais plus les amoureux ne pourraient jouir du plongeon de l’astre jaune au fond de la grande bleue. Nulle part. Car ici comme là-bas, c’était le matin. Pourtant, les instruments ne montraient rien d’anormal. La Terre était toujours quasi sphérique, le soleil brûlait autant qu’auparavant la lune cachait sa face… Rien. L’artiste, le scientifique, le psychanalyste, le philosophe, le médecin, le zoologue, le clochard, le politique, tous : Dieu. Cela devait être l’explication. Le monde à l’Eglise. Rien. On pria beaucoup. On pria longtemps. La population du monde, unie. La guerre, la faim, la souffrance, l’argent, la pauvreté, la maladie. Plus rien. Le temps était venu pour l’Homme de se retrouver face à la paix totale, à l’immortalité, à l’immuabilité. La femme enceinte le restera pour l’éternel. L’enfant blessé ne saignera plus jamais. La balle du fusil ne sortira pas.
Nulle part, aucune réponse.
Les mois ne succédèrent pas aux mois. Un temps incalculable aurait dû passer. Rien ne passa. L’Homme ne posait plus de question. Puisqu’il n’avait plus faim, il ne mangea plus, puisqu’elle ne pouvait plus enfanter, il ne la toucha plus. Vint le non-temps où l’enfant et le vieillard eurent les mêmes connaissances, le même savoir sur le monde. L’Homme se décida à ne plus produire de rien. C’était inutile maintenant. Puisqu’il n’avait plus rien à faire, il s’assit là où il était, et il réfléchit. Longtemps. Les amoureux se promirent un amour réellement éternel, que cette fois, oui, ce serait possible. Puis ils ne firent plus l’amour. Ils s’embrassèrent un peu, et puis… non. Rien. Et puis les amoureux se séparèrent, car plus aucun désir ne les unissait. Des groupes se formèrent. Ils inventèrent des jeux, longs, très longs, et puis… non. Rien. On ne voulait plus jouer. Quelqu’un, quelque part, commença à compter. Un, deux, trois. Son voisin aussi. Les autres ne mirent pas longtemps à en faire autant. La Terre résonnait sous les nombres chuchotés. Quatre, cinq, six. Quelqu’un, quelque part, commença à chanter les nombres. Son voisin aussi. Les autres ne mirent pas longtemps à en faire autant. Un unique rythme sortait des milliards de voix différentes. Sept, huit, neuf. On ne fit plus que ça. Longtemps, très longtemps. Tellement, que certains s’endormaient pour ne plus se réveiller, bercés par le murmurent régulier de la voix commune. Dix, onze, douze. Arriva le moment où il ne resta plus qu’un Homme éveillé. Treize, quatorze, quinze. Suivi du moment où il n’en resta plus aucun. Les rêves dans la tête des gens. Seize, dix-sept, dix-huit. Et puis les rêves atteignirent une limite. Avant le grand sommeil, personne n’avait inventé de nombre assez grand pour que les rêves puissent compter encore. Alors les rêvent ne comptèrent plus. La terre était rendue au silence. Pour longtemps, très longtemps.

Et le soleil reprit son bain bleu. La vie souffla à l’oreille des compteurs endormis, mais au lieu d’une parole, d’une question, de quelque chose, rien. Chaque compteur tomba sur lui-même et disparu dans la poussière. La vie venait de rattraper son retard. Dans le même souffle, la vie venait également de disparaître à jamais. Le Temps reprit le cours des choses ; enfin, Il n’était plus bousculé par cette insolente qui soufflait à l’oreille de ses créatures bruyantes.

.jan
2000

Plume - Par le sang

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- Par le sang et l’acier ! Qui es-tu pour t’opposer de la sorte à mon passage ? Ne sais-tu donc pas que je suis Gringoire, fils, petit-fils et encore arrière-petit-fils des plus prestigieux des Roys de la contrée et des contrées voisines ? demanda Gringoire, fils, petit-fils et arrière-petit-fils des puissances royales, outré de se voir refuser un passage gracieux sur le nouveau pont.
- Bien sûr que si, ton arrogance traverse tous les fleuves, franchie tous les monts, pénètre dans toutes les auberges et arrive à toutes les oreilles, même celles, fragiles, des poètes et musiciens en quête de paix et de passion. Mais toi, sais-tu qui je suis ? Je crois que non, mais cela ne m’étonne guère, tu es bien le fils de ton père, hélas ! Je suis le Gardien, je suis le Vieux, le Sage, l’Etranger, je suis celui que tu choisiras, car je n’ai pas de nom, seuls les animaux de ton espèce ont besoin de noms pour se reconnaître, pour se connaître, répondit calmement celui que l’on nommera plus tard.
- Comment ! Animal ? Retire ça tout de suite ou je te ferais goûter le fil de ma lame, chien sans nom ! Otes-toi de là, que mon fier étalon puisse se faire admirer par les reflets blêmes de ce fleuve tranquille, lança alors Gringoire à la face de son jouteur.
- Et voilà, classique ! Tu passes aux insultes, aux menaces, sans même chercher à comprendre qui je suis. Tu me désespérerais presque, toi, le sais-tu ? Non, bien sûr, puisque tu ne cherches pas à savoir. Je suis curieux de savoir par quel charme ta famille est toujours à la tête de ces contrées. Peut-être n’y a-t-il personne d’autre de plus outrecuidant que vous pour prendre la place ? Enfin, ces choses là ne sont pas de mon sort, je ne suis pas Dieu ! Ne veux-tu pas discuter un moment avec moi ? interrogea notre inconnu.
- Je n’ai que cela à faire ! Pour qui te prends-tu ? J’aurais bientôt possession de ce pont, car mon père est mourant, et alors je te ferais chasser de mes terres et si je te revois un jour, tu tâteras un peu de mon épée ! défia le trop aimable Gringoire.
- Bien, tu vois, on commence un peu à parler, là, sans que tu ne le voies. Assieds-toi sous cet arbre, que l’on puisse coser sans rôtir au soleil, conseilla le belligérant à Gringoire.
- Râââ ! hurla Gringoire en tirant la lame de son fourreau. Tu vas rôtir, si ce n’est au soleil, se sera en enfer ! meugla-t-il avec plus de hargne que toute un bataillon contre le plus féroce des dragons.

La suite, vous la connaissez. Gringoire ne touche pas son adversaire, trébuche stupidement sur une racine et, perdant son équilibre, présente son ventre à son coupe-jarret. Le sang coule, la monture de notre pauvre héros s’enfuie dans un bruyant hennissement, et Gringoire meurt avant d’avoir connu le nom de celui qu’il ne tua pas.

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2000

Plume - L’ordalie

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Tu as fauté jeune innocent, et tu vas devoir affronter l’ordalie, punition suprême, épreuve divine. Tu vas donc vivre sur cette planète que je te donne, là bas dans le froid et dans le noir. Seules la faim et la douleur seront tes amies, car elles signifieront que tu es en vie. Tu auras tout à apprendre, tu ne seras pas autorité à te mouvoir avant d’être arrivé à te redresser, à regarder devant toi, et loin. Tu ne comprendras pas le langage de ceux qui t’entoureront. Tu devras trouver abris pour te reposer, car des bêtes féroces issues de ton imagination viendront te chercher et te mordre. Une fois toutes ces épreuves passées, tu auras droit de te reposer. De ce monde cruel, peuplé de choses étranges, tu auras droit de t’en aller. Tes semblables, qui ne sont que vide et distance, appelleront cela la mort. Mais toi tu sauras qu’il s’agit de ton retour, et tu partiras sans larmes. Souhaites de mourir vite. Je ne peux plus rien pour toi, vas. Vas et meurs.

Ordalie : jugement. Epreuve judiciaire dont l’issue, qui doit dépendre de Dieu ou d’une puissance surnaturelle, établit la culpabilité ou l’innocence d’un accusé. Le plus commun, au Moyen âge : une pierre au fond d’un chaudron emplie d’huile bouillante. L’accusé devait prendre cette pierre à la main, la forme de la cicatrice prouvait ou non son innocence. Dans tous les cas, il perdait sa main.

.jan
2000

Plume - Le directeur

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« - Bonjour…
- Bonjour jeune homme, prenez place je vous prie.
- Je choisis le sujet ou bien c’est vous qui me l’imposez ?
- C’est vous, allez-y, tirez en un sur cette pile et un autre ici.
- Oui, bon… Combien y’a de temps de préparation ? Vingt minutes ?
- Quinze. Dites-moi, vous n’êtes pas très bien renseigné sur vos conditions d’examens !
- Oui, mais je ne m’attendais pas à être convoqué si tôt, j’avais autre chose à faire, vous savez.
- Et alors ? Vous auriez pu prévoir, vous saviez que ça vous arriverez un jour, non ?
- Ouais, mais pas si tôt, c’est pas juste ! Je n’ai même pas 20 ans !
- C’est vrai, et après ? Ici, on reçoit des gosses de 2 ans. Evidemment ce n’est pas le même test…
- 2 ans ! Et vous laissez faire ? C’est ignoble ! IGNOBLE !
- Calmez-vous, nous, on exécute, simple formalité, c’est le patron qui décide. Si vous croyez que ça nous plaît de faire ça avec des jeunes, détrompez-vous, on ne fait ça que pour manger.
- Je préférerais crever plutôt que d’avoir un boulot comme le vôtre ! Vous êtes des monstres, c’est pas croyable ! J’avais entendu parler de vous, mais alors là, pour manger ! C’est la meilleur ! Si encore vous croyiez à ce que vous faites, vous seriez un salaud, mais là, non, c’est pire, y’a pas de mot !
- Bon, jeune homme, de toute façon, c’est votre tour, alors allons-y tout de suite, ou je vous envoie vers mon supérieur pour un refus caractérisé d’obéissance à la force de l’Ordre !
- Votre supérieur ? Personne ne l’a jamais vu ! Si ça se trouve, c’est vous le supérieur, et vous inventez cette histoire pour vous faire craindre, et prendre les plus grandes décisions sans remords !
- Soit, vous serez le premier à le voir, puisque vous êtes le premier à refuser mes services d’examens. Préparez-vous ! »

« - AH ! LE VOICI DONC CE JEUNE FRELUQUET ! QU’EST CE QUI CE PASSE GAMIN ? TU NE VEUX PAS PASSER TES EXAMENS D’ENTREE ? TU SERAS BIEN LE PREMIER, LES AUTRES ETAIENT HEUREUX D’EN FINIR ENFIN AVEC LA PREMIERE PARTIE DE LEUR FORMATION !
- Les autres étaient… heureux ? Ce n’est pas possible, non ! NON ! Je veux rentrer chez moi, je ne veux plus vous voir, PLUS JAMAIS ! Chez moi, j’ai l’amour, l’art, le rire ! Mon pays est merveilles !
- NON. CHEZ TOI TU AS LA HAINE, LA DESTRUCTION, LE CRI. ICI TU NE PEUX PLUS SOUFFRIR, TU N’AS PLUS FAIM NI FROID. POURQUOI CET ENTETEMENT ?
- Pourquoi ? Avez-vous seulement vu mon pays ou êtes-vous resté planté là tout ce temps ? Mon pays vaut toutes ces souffrances, mon pays vaut toutes les révoltes, toutes les révolutions, toutes les guerres, toutes les famines, mon pays vaut tout cela parce que mon pays connaît l’amour, parce que je connais l’amour ! MAINTENANT, LAISSEZ-MOI PARTIR, JE VOUS L’ORDONNE !
- ET BIEN JEUNE HOMME, JE PEUX DIRE QUE JE N’AI JAMAIS VU CELA AUPARAVANT. SI C’EST VRAIMENT VOTRE VOLONTE, ALLEZ-Y, RENTREZ CHEZ VOUS, APRES TOUT VOUS L’AUREZ VOULU ET VOUS SEREZ UNE CHARGE DE MOINS POUR L’ADMINISTRATION. »

« - Madame, votre fils vient de se réveiller. Je ne peux pas l’expliquer, personne ne se réveille d’un si profond coma. Et il n’a pas l’air d’avoir les moindres séquelles. C’est extraordinaire, j’avoue que la science a encore des choses à apprendre sur… sur «ça ». Il a même rit aux éclats au moment où il a ouvert les yeux !
- Son père serait heureux de l’apprendre, mais il est mort quatre ans trop tôt. Rendez-vous compte docteur, mourir de chagrin ! Le pauvre homme… Mais son esprit doit être apaisé à présent. »

.jan
2000

Plume - Le dernier homme, avant…

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Et l’homme se dit alors qu’il était seul. Sa vie à lui n’avait plus aucun sens car il n’avait jamais vécu que pour les autres. Son malheur venait de ce que les autres n’étaient plus. Il les avait côtoyé toutes ces années, années pendant lesquelles il avait souffert pour eux. Des années à chercher à les comprendre, des années à se demander pourquoi les autres étaient ce qu’ils étaient. Il avait connu tous les hommes mais tous ne le connaissaient pas. Certains même le rejetaient, le reniaient, ou simplement pensaient ignorer son existence. Mais ceux-là étaient rares. Et c’est à ceux-là qu’il apportait son aide, sans aucuns merci en retour, jamais. Il n’agissait que pour le bien. L’humanité ne la jamais compris, l’humanité ne l’a jamais écouté, l’humanité ne lui a jamais répondu. Certains hommes pensaient l’entendre, certains hommes lui ont donc répondu à leur manière. Mais lui n’avait que faire des prières, que faire des édifices démesurés dans lesquels le silence était de mise, que faire des supplications enfantines, que faire des promesses de purification, que faire, que faire ? Ce qui l’intéressait n’était visiblement pas à la portée des autres. Toujours un geste de trop, toujours un pas de travers, et toujours ils les avaient pardonné, confiant en l’avenir des autres, confiant en leur idées, confiant en leurs actions, confiant. Mais toujours les autres l’avaient déçu. Les autres ne voyaient qu’une image abstraite d’un dieu salvateur qui viendrait pour eux, pour les sauver. Mais dieu n’est jamais venu. Mais lui oui, il a toujours était là, ignoré de l’humanité alors qu’il n’a cessé de les appeler. Oui, mais maintenant l’homme était seul. Et l’homme se dit qu’il était tant pour lui de suivre sa route. Seul, cet homme là ne pouvait plus rien. Seul, cet homme là ne voulait plus rien. Seul, cet homme là ne voulait plus rien. Seul, l’homme s’arrêta de respirer. L’air voulu entrer pour insuffler la vie à cet être qui avait tant fait sans rien demander en retour. Jamais. Mais l’air ne pouvait pénétrer là où l’homme ne voulait pas qu’elle pénètre. Alors l’homme s’assit avant de s’endormir. Et l’homme rêva pour la première fois. Et il vit une créature qu’il n’avait jamais vu auparavant. Une créature exquise, gracieuse, au ventre étonnamment rond. L’homme , pour la première fois, voyait la femme. Non, l’homme ne voyait pas la femme, l’homme voyait la première femme, il le savait par son âme. Et le dernier homme sourit en voyant l’avenir. Dommage, l’air cessa ses efforts. Trop tard la femme. Trop tard la femme.