
Ils ne sont pas loin. Je ne peux pas les voir, la nuit et la brume me cachent leurs horribles apparences. Les jappements qu’ils poussent à longueur de temps trahissent leur présence et leur position. Sans ça, je serais déjà un morceau de viande déchiquetée. Six ou sept, peut-être plus, affamés, comme toujours. Ils n’osent pas approcher. Ils ont raison.
J’ai certainement perdu la mienne. La peur de la mort m’a poussé à aller directement à sa rencontre… Pourtant, elle semble en retard, et j’ai une dernière chance de m’en tirer. Je dois être patient. Je dois être chanceux. Si je sors maintenant, les crocs de la meute dégénérée mettent fin à cette folie. Si j’attends, le sanglier va finir par sentir le sang qui s’écoule de ma jambe. Sanglier… Si on peut nommer cette chose un sanglier… Ca bouffe une meute de chiens en quelques minutes, alors le stalker que je suis fera probablement un bon dessert. En attendant, je dois supporter l’odeur infecte de putréfaction qui règne dans ce trou. Le pire dans l’histoire est que je sais d’où elle provient : le gilet pare-balles ensanglanté qui traine à mes pieds et cette main arrachée, crispée sur un revolver au chargeur encore plein, sont de bons indices. Le sanglier doit dormir suite à son dernier repas…
La brume se dissipe, il va falloir que je file. Respirer profondément. J’ai des vertiges. Bien sangler le sac sur le dos. Les courbatures vont me ralentir. Vérifier le chargeur du Viper. Deux rafales, au mieux. Se lever lentement. J’espère que je n’ai pas perdu tout mon sang, je vais en avoir besoin. Les premiers rayons du soleil, c’est le moment. Assez de lumière pour ne pas tomber dans un trou, assez d’obscurité pour ne pas se faire remarquer. Je n’ai que 450 mètres à parcourir. Même pas un kilomètre. En boitant. Encore une petite minute, et j’y vais. Quelque chose bouge au fond de ma cachette, c’est mauvais signe. Ca bouge, et ça grogne. Bon sang, faut y aller là, allé, allé ! Je meurs un peu à chaque pas, le sang que je laisse derrière moi va attirer tous les prédateurs !
Je meurs un peu à chaque pas, mais c’est le seul moyen de survivre, je dois atteindre la vieille gare avant qu’ils ne m’atteignent. Faut pas que je me retourne ! J’attends les jappements, et j’attends un grognement sourd. Ils se battent entre eux, j’ai une chance d’y arriver ! Encore 300 mètres. Je me jette au sol. Des coups de feu. Pourquoi faut-il que les bandits attaquent la vieille gare aujourd’hui, maintenant, à cet instant précis !? Je vais crever pour 5000 roubles, tu parles d’une gloire. Un regard vers mon refuge de cette nuit m’indique que le sanglier est sur le point de gagner son combat. Sans surprise. Autour de lui, cinq chiens dégénérés sont en morceaux, et deux autres courent dans tous les sens, en espérant fatiguer le monstre. Ils rêvent les pauvres. J’ai presque de la peine pour eux. J’ajuste le viseur de mon Viper. Kataka ! Kataka ! Je murmure comme un gamin. Je ne tire pas bien sûr, je garde les dernières balles pour moi, au cas où…
C’est pas tout ça, mais je pisse encore le sang. Les coups de feu se font plus rares, l’un des deux camps a perdu. Je croise les doigts pour que ce ne soit pas le mien. Je rampe un peu pour avoir une ligne de vue dégagée. Un type avec une combinaison noire semble être en piteux état, un peu comme moi en fait. Un autre type que je reconnais comme étant l’un des garde de la vieille gare le suit en ricanant, couteau au poing. Il ne va pas gaspiller de munition, cette fois. Quand il a terminé sa besogne, je me dresse à genoux et j’appelle. Et je me rejette au sol. L’abruti, il me met en joue ! Il tir sans sommation en plus, quel crétin. J’attends un rire gras au loin, et un objet lourd qui tombe juste derrière moi. Un sanglier mort. Mon sanglier.
Le crétin en question vient de me sauver la vie.