Mont Saint Michel
Jeudi matin, je pose mon sac et tends le pouce. J’ai déjà marché une petite heure pour traverser Nantes et arriver à l’entrée de la voie rapide, et je ne suis pourtant pas encore parti. Un bon quart d’heure passe, beaucoup de voitures aussi, mais aucune ne s’arrête. De là où je suis, je vois une silhouette féminine traverser l’avenue et venir se poster une centaine de mètres devant moi. Elle ne m’a pas vu mais ça ne l’empêche pas de lever le pouce. Je choppe mon sac et m’approche de la créature. Effectivement, c’est une demoiselle, et elle se rend à Rennes. J’ai tout mon temps et joue les précieux en lui proposant de m’effacer le temps que quelqu’un l’embarque. Elle me dit que j’étais là avant et s’excuse. On trouve un compromis civilisé : on lève le pouce ensemble. Une demie heure s’écoule, probablement plus d’une centaine de véhicules passent sans ralentir. Comme elle est mignonne et que je suis barbu, je lui propose une nouvelle fois de la laisser seule, qu’elle aura plus de chance, blabla. Mais non. Moi ça me va, ça me fait un hameçon… Finalement, on s’arrête enfin : des jeunes étudiantes qui vont sur Rennes et nous embarquent Marine et moi. Oui, en une heure à lever le pouce ensemble, on discute un peu et on s’échange nos p’tits noms.
Rennes. Première fois je crois que j’y mets les pieds, mais je les mets bien. Je traverse toute la ville de la rocade sud jusqu’à la sortie nord en passant par le centre. C’est l’heure de la bouffe et ça grouille de jeunes de partout qui se meuvent en masse. J’entends sur le trottoir d’en face “hé regarde l’baroudeur”. Un peu plus loin, un enfant qui demande à son père ce que j’ai sur le dos. Un sac. Et ouep. Deux heures en suivant les panneaux, et j’arrive à un rond point désertique pas loin de la rocade. Je sens que je vais attendre longtemps… Je me pose. Cette fois-ci, j’ai sorti mon “cahier de destinations”, que j’inaugure. Un simple cahier d’écolier, sur lequel j’écris au marqueur ma destination : “Mont St Michel”. Je mange une pomme de la main gauche et lève le cahier de la droite de temps en temps. Très peu de circulation par ici. Je vois les conducteurs plisser les yeux pour lire le cahier, puis faire une tête que j’interprète comme “houlà, t’es pas arrivé”. Mais ils se trompent ! Une voiture pleine d’espace s’arrête pour mon sac et moi. Le gars ne va pas exactement au Mont Saint Michel, mais pas loin, Avranche. C’est parti. On discute un peu, la région est belle mais pas la météo, et puis c’est plat, les Grenoble c’est mieux. J’ acquiesce pour les montagnes. Pour la météo un vieux sage dit un jour “il n’y a pas de mauvais temps, seulement de mauvais vêtements”.
Quelque part entre Avranche et le Mont St Michel, je vais au hasard en suivant le soleil : nord-ouest. Ca tombe bien, c’est par là. Je longe une départementale, faute de sentier. Pratiquement aucun véhicule. Heureusement j’ai des jambes, et je les utilise pour avancer jusqu’au village de Pontaubault. Je lis les panneaux à touriste et j’apprends que le pont de pierre que je viens de franchir a résisté à tous les bombardements en fin de guerre, et que c’est en partie grâce à lui que les alliés ont pu avancer en Bretagne. Et beh. Salut le pont. A partir de là, je récupère le sentier de grande randonnée poétiquement nommé GR22, et je longe le cours d’eau. Quelques pas plus loin, le GR22 se mêle au Sentier Littoral. Bienvenue dans la baie du Mont St Michel. Je marche, je marche, je marche. C’est plat, mais pas désagréable. Le sentier hésite entre suivre sa propre voie ou longer la route. J’ai bien dit de ne pas longer la route mais il ne m’a pas écouté. Je rationne l’eau aussi, je n’ai pas croisé un seul point d’eau potable… Je longe les champs, maïs, pommes de terre, et puis un virage sur une petite hauteur. Un large horizon totalement plat, quelques vaches blanches tâchées de noir, et loin au fond, la silhouette du mont. Ho, c’est beau. Mais il va bientôt faire nuit, et je cherche un coin pour planter la tente. Les vaches ne m’inspirent pas. Depuis que je me suis fait charger par plusieurs tonnes de viandes, je fais attention à ces gentilles herbivores. J’avance encore, et à part des cultures et des cultures, rien. J’opte pour les cultures, et je me cale dans un bout d’herbe à côté d’un champ de maïs. Toujours pas d’eau, il me reste trois gorgées dans ma gourde que je garde pour le matin. Au loin entre les arbres qui servent de bordures aux champs, je vois le gros caillou. Demain, j’y suis.
Vendredi. Enfin de l’eau. Dommage, elle vient du ciel. Il tombe quelques gouttes de temps en temps, assez pour peindre mon pantalon en dalmatien, mais pas assez pour le mouiller. Une demie heure plus loin, j’suis dég’ : un coin super pour dormir. Des tables de pic-nique en pierre, une vue directe sur le mont, une étendue de prés jusqu’à l’horizon. Le sentier à partir d’ici va longer ces prés, qui sont peuplés de moutons et d’air frais. Je fais un détour vers un village pour quémander de l’eau potable. Personne. Je toc à une porte. Un monsieur m’ouvre, m’invite à entrer, me demande si le pouce marche. “C’était de mooon temps ça”. “Aujourd’hui, les gens ont peeeur monsieur le voyageur”. “Et vous faite peeeur avec votre barbe et votre graaand chapeau”. Je le remercie, lui tends une main qu’il sert, et me dit que c’est la moindre des choses, mais que les gens l’oublie. Je reprends ma route avec le sourire. Les nuages sont bas, parfois une petite brume fait la maligne, le sol est spongieux et amorti idéalement le pas, c’est excellent. Sur quelques passages, les moutons ont mal tondus la pelouse, et l’herbe arrive aux genoux. Vu le climat, je suis aussi trempé qu’elle. Je constate que les chaussures résistent très bien, et je ne prends l’eau que très tard, pas le haut. Le pantalon est gorgé et se soulage sur les chaussettes. Note pour plus tard : les guêtres, c’est bien. J’arrive au mont pour le déjeuner, sous une pluie très fine, plus proche du brumisateur que de la douche… Tout autour du lieu, le paysage est assez sauvage, ça fait plaisir à voir et à marcher. Arriver au mont, un énorme complexe hôtel-restaurant cède la place à une route à trois voies qui pointe vers la petite ville fortifiée. Une voie pour quitter les lieux, deux pour y aller. Ou pas exactement. Une pour rouler, l’autre pour… s’arrêter et prendre des photos. Je m’en rend compte lorsqu’un car vomit ses touristes, appareils aux poings, puis les ravale avant de briser la brume en direction du rocher. Le long de cette route, une piste, que j’utilise. Juste devant, un grand parking presque vide, mais plusieurs autocars veillent. Arrivé dans la place forte. Ouch. Une ruelle monte en colimaçon jusqu’en haut, ça pullule de groupes touristiques de toutes nationalités, à en croire le physique et la langue. Je n’imagine même pas comment ce doit être en pleine saison… La ruelle est saturée de boutiques et restaurants, de chariots à cartes postales et de présentoirs à portes-clefs. Je monte, et découvre qu’à l’écart de cette ruelle se trouvent d’autres ruelles, presque désertes. En tendant les bras je peux toucher le mur des deux côtés. On trouve même un cimetière minuscule et un mini parc avec personne dedans. J’y mange. Isolée, une boutique à touristes. Elle pourrait être abandonnée ce serait pareil. Je joue le jeu et je pète le budget. Je peux dire aujourd’hui que j’ai mangé une gaufre au Mont Saint Michel. Bon, voilà, j’ai vu, je repars. J’envisage de lever le pouce vers Saint Malo histoire de voir à quoi ça ressemble par là-bas, mais personne ne daigne prendre un type qui porte un chapeau, une barbe et qui est mouillé. Qu’à cela ne tienne ! Il ne pleut plus, et je coupe à travers champs en allant au hasard, mais vers l’ouest. Enfin, je ne coupe pas dans les champs par respect pour les cultures et parce que ça colle au chaussures, mais pratiquement tous les champs on un coin non traité où il est possible et facile de marcher. Je fais un détour de la mort, par l’intérieur des terres, et je vois la face cachée de la région. Rien de folichon, mais au moins j’ai vu. Des champs, des fermes, des tracteurs. Je prends tous les chemins qui pointent vaguement vers la côté, et je rejoins après deux bonnes heures le sentier littoral. Et beh. Il n’est pas entretenu pareil de ce côté là… Plus je m’éloigne du mont, plus l’herbe est haute. Le sentier file droit vers je ne sais où, sur une sorte de digue qui sépare les cultures des près. Les moutons y règnent en maitre, et mon passage semble les intriguer. Par moment, les moutons sont sur le sentier, sur mon sentier. Comme ils ne peuvent pas descendre n’importe où, ils trottinent devant moi jusqu’à ce que les ronces s’ouvrent et les laissent passer. De temps à autres, une barrière, que le vagabond averti saura refermer derrière lui. Anecdote idiote : un troupeau de moutons m’a suivi (enfin, ils étaient devant moi) pendant environ vingt minutes, et au lieu de tourner à droite pour rejoindre les près, s’est barré vers la gauche dans les terres. Il n’y avait pas de barrière à cet endroit là… Je ne sais pas où ils sont allé tous…
La nuit approche, et au loin, au delà des près, je vois la mer. Je veux. Mais elle est loin… Trop loin en fait. Et je ne connais pas la marée, je préfère ne pas prendre de risque. Je reste sagement sur le sentier, jusqu’à une zone où les moutons cèdent la place aux humains. Le sentier passe par une série de villages, et devient moins intéressant. Je plante la tente entre le sentier et la mer, dans un bout d’herbe. J’entends les vagues, et la départementale qui traverse le village est si peu fréquentée que je n’entends rien. Et voilà samedi. Jour qui ne sert à rien. J’ai juste marché, fait des détours pour rien (genre le sentier de petite randonnée qui s’amuse à faire le tour d’un champs de maïs en longeant un canal d’irrigation, puis revenir par l’autre côté du canal…). En après midi, je termine ma errance en coupant tout droit (j’esquive les champs et les habitations quand même) vers une colline, pour avoir une vue d’en haut. Là haut, c’est trop affreux. Une carrière de pierre. La colline est complètement ravagée à l’intérieure et une énorme pelleteuse attend au centre. Y’a personne. Je mange là-haut, et repars, direction les vaches. Je fais l’aventurier en les contournant, puis je passe mon sac à plusieurs reprises par dessus des combo “barbelé + électricité” avant de sauter moi-même par dessus en m’aidant des arbres. Je m’amuse une demie-heure, puis je reprends ma route en direction du sud. Et là, c’est l’angoisse. Je me sens comme un animal sauvage pris au piège : l’autoroute ma barre le passage. Je longe la voie dans un sens : c’est pire. Je repars dans l’autre sens : rien. Je m’apprête à mourir en héros en traversant les quatre voies, et je me ravise. J’ai déjà fait ça dans l’temps, mais ça craint vraiment un max’. Je longe donc cette charmante compagne et trouve enfin un passage en dessous, là où une petite route de compagne passe aussi. Je regarde la carte du coin, et je vois que si je veux être à Nantes le lendemain, j’ai intérêt à partir vers l’est pour récupérer justement une voie rapide, dans un endroit “viable”. Pas de soucis, je suis épuisé, je lève le pouce, et… et rien… Personne. Une heure. Dans trois heures il fait nuit. Finalement, je respire un grand coup et je marche. Je longe la “route de la libération 1944″, que les alliés ont certainement utilisé, probablement en 1944. Je lis sur la borne : 13km. Arf. Environ trois heures de marche en considérant la fatigue et le sac. Pour arriver j’sais pas où. Résumé du monologue intérieur : tant pis, j’y vais. A la prochaine borne je m’arrête. Si je m’arrête je ne repars pas. Aller, encore deux bornes et je plante la tente. Non, faut que j’aille jusqu’au bout si je veux être à Nantes dimanche soir. Comme mes chaussettes sont mouillées je vais avoir des ampoules olympiques. Je n’ai plus d’eau potable. Finalement, après deux heures et demies, j’arrive à la dernière borne. Une petite ville, croisement de plusieurs routes, dont celle que je compte prendre le lendemain. Hum… Où planter la tante dans le coin ? Le soleil est tombé, mais la luminosité est suffisante. Une maison abandonnée avec un jardin bien tondu serait l’idéal, mais bon… Mais bon… Ho ? Que vois-je ? Une maison abandonnée avec de l’herbe qui pousse à l’intérieur, mais avec un jardin à l’herbe basse derrière et caché de la route ? D’accord, je prends. Je monte la tente, retire mes chaussures : j’ai les pieds qui fument, c’est rigolo. Pas d’ampoule, j’suis déçu. Bon, bah, dodo.
Dimanche. Je le sens mal. Moi je me sens très bien, de très légères douleurs mais rien de plus, qui s’estompent dès les premiers pas. Ce que je sens mal, c’est de lever le pouce un dimanche matin sur une route où personne ne passe. Et effectivement, personne ne passe. Bon, j’ai juste 180km à faire dans la journée, il vaut mieux commencer à marcher tout de suite… Une fois toutes les dix minutes, une voiture passe et ne s’arrête pas. J’suis mal barré. Tant pis, le temps est agréable, petit matin, ciel couvert, le soleil joue à faire des rayons. Je mets un pied devant l’autre, et lorsque j’entends un moteur au loin, je pivote, souris et lève le pouce. Au bout d’un peu moins de deux heures, je pivote avec force allégresse, et je séduis un couple de professeurs belges relativement âgés, au volant d’un camping-car. Ils vont jusqu’à Rennes. Elle m’aide à entrer mon sac par la petite porte du véhicule. “Vous faites penser à un moine avec votre barbe”, sourit-elle. Décidément celle-là revient dans la discussion… En chemin, on parle voyages, et ils me déposent en centre ville. Bon voyage, bonne route. Je suis bon pour rejoindre la rocade sud, au même rond-point où l’on nous a laissé avec ma collègue de pouce à l’aller. Je cherche un coin où les voitures peuvent s’arrêter sans provoquer de carambolage, je pose mon sac, sors mon cahier de destinations : Nantes. J’attends même pas cinq minutes, et une femme m’embarque. “Ca me fera un peu de compagnie, plus de quatre heure de route ça fait long toute seule”. Soit. On discute randonnée, de son fils qui mange du thon et du pain complet comme moi, et arrivés à Nantes, elle coupe par le centre pour me rendre service. “Un dimanche, il ne doit pas y avoir beaucoup de circulation”. Résultat, je me fais déposer à un pâté de maison de mon appart’. Merci m’dame.
